Les camps de réfugiés sahraouis : exil et lien social

texte de Sophie Caratini

Anthropologue, CNRS, Laboratoire URBAMA, TOURS.
Sur la hamada de Tindouf sont installés quatre grands camps de réfugiés distants de 30 à 140 kilomètres du centre administratif, Rabouni, siège du gouvernement et des services centraux de la R.A.S.D.. Chacun de ces camps, appelé wilaya ou "région" est divisé en six daïras, ou municipalités, regroupant chacune quatre quartiers d'habitations et dotées de services communs : le dispensaire, l'école et la mairie.
150.000 personnes, environ, sont ainsi quasiment enfermées dans un espace de vie, territoire recomposé dont les noms - de wilayas, de daïras, de quartiers - reproduisent la carte des lieux du Sahara occidental : Smara, Aousert, El-Aïoun, Dakhla...
Depuis vingt-deux ans, vaille que vaille, la société organise sa survie, mais les conditions d'existence, la sédentarité forcée, la guerre et surtout, depuis 1991, l'attente une fois déçue de l'organisation du référendum d'autodétermination, ont provoqué dans l'ancienne société nomade des transformations profondes qui semblent devoir marquer pour longtemps, et quelle que soit l'issue du conflit, les relations sociales.

Au premier regard, tout visiteur est frappé par la bonne tenue des camps, la santé des enfants, les bienfaits de l'organisation et surtout cette apparente insouciance qui fait l'hospitalité légère. Tous ceux qui sont passés là l'ont dit et l'ont écrit : le peuple sahraoui en exil ne s'est laissé envahir ni par la mélancolie, ni par la paresse, ni par cet excès de fatalisme qu'on prête parfois aux sociétés arabes quand on ne les connaît pas. Pas une plainte ne s'élève, pas une main n'est tendue, chacun se prend en charge, participe, travaille au bien commun, et reçoit l'étranger avec la grâce d'antan.

Un séjour prolongé laisse cependant entrevoir quelques-unes des réalités quotidiennes. Ici sont rassemblés les femmes, les vieillards et les petits enfants. Les hommes sont cantonnés dans les régions militaires, occupent des postes à Rabouni ou négocient à l'étranger. Quelques-uns seulement résident en permanence dans les camps : des infirmiers, instituteurs et membres de l'administration locale, militaires en permission ou fonctionnaires en congé. Dès l'âge de douze ans, garçons et filles sont envoyés en pension dans un des deux camps-écoles situés à distance, et ne reviennent au foyer maternel que pour les vacances scolaires. Aprés ils s'en vont étudier dans les pays amis : l'Algérie, la Libye, Cuba… et ne reparaissent pas toujours pour la période d'été.

Dans une société d'origine nomade où le mouvement est inscrit dans la culture, le camp n'est pas seulement un lieu de sédentarisation, il fige, et cela pour plusieurs raisons.

Jadis, la jeune femme qui se mariait s'en allait dresser sa tente dans le campement de son époux, et des va-et-vient incessants r‚activaient les liens entre la famille du mari et celle de la femme.

Lorsque le Sahara Occidental ‚tait encore espagnol, malgré le développement des cités et la sécheresse des années soixante-dix qui avaient poussé bien des pasteurs vers la ville, les lieux de fixation étaient mouvants, on déménageait facilement, et la circulation était constante entre les tentes et les maisons.
On changeait chaque fois de voisins, tant sur les pâturages, où la composition des unités de nomadisation se faisait et se défaisait au gré des affinités et des circonstances, que dans les quartiers urbains où l'on n'était jamais définitivement implanté.

Collectif d'initiatives pour la connaissance du Sahara Occidental - décembre 1998 contactez nous !un peu d'aide !l'équipe !