Sur la hamada, c'est différent. Chacun est installé à la place qui lui a été dévolue lorsqu'il est arrivé, et personne n'a choisi ses voisins. Ou plutôt ses voisines.
Dans ce contexte de bouleversement spatial et social, les femmes n'hésitent plus à déroger aux traditions et beaucoup de jeunes filles ont obtenu l'autorisation, une fois mariées, de dresser leur tente près de leurs mères et soeurs : la matrilocalité, comme disent les anthropologues, a tendance à prendre le pas sur la patrilocalité.

Les hommes, lorsqu'ils sont là, habitent chez les femmes car, dans la société bédouine, le foyer est toujours féminin et l'exil a rétabli les règles de résidence des anciens pasteurs. Celui qui n'a pas d'épouse est donc réduit soit à dormir dehors, soit à trouver refuge chez sa mère, une soeur ou une cousine. Sans mariage, l'homme, quel que soit son âge, le nombre de ses enfants ou son statut, n'a pas de "chez-lui", il n'a nulle part o recevoir ses amis en maître de maison.
Du temps du nomadisme, il avait son campement, même s'il n'avait pas toujours sa "tente" (l'homologie tente/femme est telle que, dans la langue maure, le terme khaima signifie à la fois la tente et l'épouse : on ne dit pas "comment va ta femme?" mais "comment va ta tente?"). A l'époque coloniale, le chef de famille pouvait posséder une maison. Ici il n'a plus rien, et comme il est absent la plupart du temps, il n'a guère le loisir d'approfondir la relation conjugale qu'il a forgée.

Il subit donc la loi du village clos - un village de femmes -, où chacune vit en permanence sous le regard des autres, où le bonheur est envié, vite détruit par quelque médisance. Les divorces sont nombreux, les remariages aussi, et dans cet espace immobile où les places des femmes sont ordonnées, les hommes tournent.

A cette difficulté nouvelle du lien conjugal s'ajoute celle du lien parental. Les enfants sont trop souvent absents, sevrés trop vite et séparés trop tôt de leurs parents comme de leur fratrie.

 

Vingt-deux ans d'exil, c'est une génération. Sans qu'on puisse réellement parler de hiatus entre ceux qui ont fui devant la guerre et ceux qui sont nés là, la distance se fait durement sentir.
Elle se manifeste à tous les niveaux : dans la langue, qui s'est chargée étonnement vite de mots venus d'ailleurs - espagnols, algériens -, dans les savoirs qu'une éducation étrangère n'a pas pu transmettre, dans les comportements et même dans les rêves.
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