Témoignage de BALLAGH Brahim.

 
Je m'appelle BALLAGH Brahim. Je suis né le 17 novembre 1954 à KSABI au Sud du Maroc dans la province de GOULIMINE. Je suis Sahraoui et de nationalité marocaine.
Avant de commencer mon récit je dois vous dire qu'au service des étrangers, ils ont mal orthographié le nom du lieu de ma naissance, ils ont écrit KSARI au lieu de KSABI.
J'ai fait mes études primaires à l'école de mon village natal et mes études secondaires au collège de HASSAN EL HADRAMI à la ville de GOULIMINE. J'ai arrêté les études à la fin de ma première année de lycée.
Je suis d'une famille composée de mon père : BALLAGH Lahcen, instituteur retraité au Maroc et de ma mère BRAIR Fatma. J'ai deux frères : BALLAGH Ahmed dans les rangs du Polisario, BALLAGH Mohamed Ali, fonctionnaire à la ville de DAKHLA au Sahara Occidental. J'ai huit soeurs :
EL MAOUGAF Bent M'Hamed : demi soeur du côté maternelle. Elle a été l'objet de deux arrestations par la police marocaine dans la ville de TAN-TAN. La première fois en février 1976, avec son mari ASFARI Abdi. Elle a été libéré un mois après. Quant à son mari il fût porté disparu à partir de cette arrestation. La deuxième fois c'était en 1983. Après trois mois d'incarcération elle fût libérée, mais elle décéda 10 jours plus tard des suites des mauvais traitements subis. Elle laissa trois enfants qui ne revirent leur père que 16 ans plus tard.
Mes autres soeurs sont : BALLAGH Magboula (mariée), BALLAGH Ghalia (mariée), BALLAGH Aïchatou (divorcée), BALLAGH Zineb (mariée), BALLAGH Raghia (divorcée), BALLAGH Khadijatou (jeune fille qui vit avec mes parents), BALLAGH M'Barka étudiante à la faculté de droit à Marrakech.
En dehors d'Ahmed BALLAGH, tous les autres vivent actuellement au Maroc.
Avant mon arrestation j'étais fonctionnaire à la ville de LAAYOUNE (Sahara Occidental). En septembre 1980 j'ai été expulsé de mon travail après une décision prise par le gouverneur de LAAYOUNE sous prétexte que je divulguais les secrets de l'administration. Je suis resté dans cette ville jusqu'en février 1981 et là je suis parti faire une visite à TAN-TAN où se trouvait ma soeur EL MAOUGAF. Le matin du 11 février à TAN-TAN, moi et un ami TAROUZI SIDI Salek alors que nous traversions une ruelle, un véhicule Fiat 127 sans immatriculation s'arrête devant nous. Des hommes habillés en civil en sont descendus et se sont présentés comme des agents de la sécurité. Ils nous ont ordonné de les suivre pour un simple interrogatoire qui ne devait durer que cinq minutes. Dans la voiture ils nous ont mis les menottes et nous ont bandé les yeux et nous ont emmené dans un lieu inconnu. Nous avons été séparés, chacun dans une cellule étroite. Après une heure, un gardien ouvre la porte et me conduit vers un bureau et m'enlève le bandeau que j'ai sur les yeux. Je me trouve alors en face de deux hommes habillés en civil qui commencent à m'interroger. Ils voulaient connaître mes activités et mes relations supposées avec le Front Polisario. Ils m'ont accusé d'avoir distribué des tracts et des drapeaux du Front Polisario et d'appartenir à des organisations clandestines. Après beaucoup d'insultes et de menaces n'ayant obtenu aucun aveu, ils ont intimé l'ordre au gardien de me faire retourner à ma cellule. Je suis resté toute la journée sans boire ni manger jusqu'au soir.
Un peu plus tard, les mêmes hommes qui m'avaient interrogé, sont venus me chercher. Ils me frappent à coup de points et de pied et m'emmènent dans une autre cellule et m'arrachent mes habits avec brutalité me laissant complètement nu. Ensuite ils m'ont demandé de répondre à une série de question et ils ont dit que si je ne dis pas la vérité ils vont utiliser les méthodes efficaces. J'ai nié toutes les accusations. Ils m'ont alors allongé sur un long banc et ils m'ont ligoté les pieds et m'ont attaché autour du banc avec une corde. Les tortures commencent par des coups de lanière de caoutchouc sur la plante des pieds. Après un quart d'heure de torture ils versent de l'eau glacée sur les pieds. Une douleur accablante et insupportable me pousse à crier. Après cette séance ils m'ont placé sur la bouche et le nez un chiffon imbibé de produits détergeants (grésil) et versent de l'eau jusqu'à provoquer l'asphyxie. Cela a duré une vingtaine de minutes. Ils n'ont pas obtenu mes aveux. Les tortures continuèrent après une pause de 3/4 d'heure pendant lesquels j'ai écouté les cris de mon ami qui passait par les mêmes choses. Après ils sont revenus pour me conduire de nouveau dans la même salle. Ils ont dit alors qu'ils allaient utiliser le deuxième degré si je continuais à nier. A chaque séance de torture ils m'enlèvent mes vêtements. Ils m'ont ligoté les mains devant les genoux puis passé une barre de fer et me soulèvent avec celle-ci et me suspendent entre deux traiteaux, c'est le "poulet rôti".
J'ai résisté dix minutes puis ils commencent à me passer des décharges électriques. Je n'ai toujours rien avoué. Les techniques de torture se succèdent. Ils m'ont allongé à plat ventre et m'ont ligoté les mains derrière le dos ainsi que les pieds puis m'ont levé avec une barre de fer suspendu entre deux traiteaux. Cette fois ci la douleur est encore plus forte que pendant les autres séances. Je sens la coagulation du sang dans les mains et le diaphragme qui se déchire. Après 20 mn ils ont posé quelque chose de lourd sur mon dos. Je ne peux le supporter, je commence à crier, ils me fouettent en même temps les pieds jusqu'à ce que s'écoule du sang. Je ne sais pas combien de temps on passe dans cette séance. Le jour suivant je me suis réveillé dans ma cellule, les mains menottées et les pieds gonflés avec des blessures très profondes. Dans la soirée, un infirmier de la police est venu me soigner les pieds. Deux jours plus tard, ils nous ont donné un pain sec et de l'eau. C'était notre menue quotidien.
Cette situation dura jusqu'au 2 mars 1981. Ce jour là ils ont obstrué la fenêtre de la cellule et durant la nuit il y a eu un grand tumulte. Des cris, des hurlements de ceux qui étaient torturés. De nouvelles arrestations avaient eu lieu. Deux jours après, on a été regroupé dans une autre cellule avec de nouveaux détenus. On étaient 15 dont une jeune fille - NAJI HINDOU - qui venait de TARFAYA. J'ai connu également BOUTEKNICHE Omar un jeune de 19 ans de TAN-TAN, AGADR YAHDIH un lycéen de Tan-Tan et MAHMOUD MOULAY AHMED EL OTHMANI de TARFAYA.

Durant la nuit du 27 mars 1981, vers 4 heure du matin, un groupe du corps d'intervention mobile (CIM), armé de mitraillettes nous a réveillés avec brutalité. Ils nous ont bandé les yeux et menotté les mains. Ils nous ont conduits un par un dans un véhicule baché. Après 4 ou 5 heures de trajet, nous avons à nouveau été mis dans des cellules. Nous étions 7. La jeune fille qui était avec nous était dans une cellule isolée. On a su que nous étions au commissariat d'AGADIR.

Nous n'avions pour nourriture qu'un pain sec et de l'eau. Un trou dans le sol servait de toilette et les odeurs étaient insupportables. Nous n'avions pas le droit de parler à voix haute. Après 20 jours de ce régime on a décidé de faire une grève de la faim. 5 jours de grève. Ils nous ont alors apporté une "mixture" qui ressemblait à du vermicelle pour le déjeuner et à une soupe de semoule pour le diner.

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