Pour Madrid, ce défi ne pouvait pas tomber à un plus mauvais moment. Le général Franco, qui était maintenant âgé de 82 ans, tomba malade pendant le conseil des ministres du 17 octobre, et il fut victime de plusieurs crises cardiaques entre le 21 et le 24 octobre. Bien qu'il eût condamné la marche marocaine et demandé à l'O.N.U. de l'empêcher, le gouvernement commença à perdre son sang froid en voyant approcher le jour J qui devait voir les marcheurs franchir la frontière. Cahoté par des pressions contradictoires et divisé sur l'attitude à adopter, le gouvernement de Carlos Arias Navarro s'empétra dans cette crise qui s'aggravait de plus en plus, en l'absence du vieux caudillo qui gisait dans le coma à l'hôpital La Paz de Madrid, luttant contre la maladie qui devait lui être fatale.
Les officiers de l'armée espagnole en poste au Sahara qui, comme le général Franco, étaient attachés à la notion paternaliste de mission coloniale de l'Espagne, furent scandalisés à l'idée que l'on puisse céder au Maroc.
Le général Franco aurait probablement émis lui aussi des doutes sur l'opportunité de céder à la pression du Maroc, mais puisqu'il était maintenant dans le coma, il ne jouait plus aucun rôle sur le plan politique.
 

Les officiels espagnols savaient que, si le conflit avec le Maroc dégénérait en guerre, les forces marocaines ne feraient pas le poids face à la force aérienne et à l'armée espagnole, nettement plus nombreuse et mieux équipée. Les forces armées espagnoles comptaient 302.000 hommes, soit cinq fois plus que les F.A.R. qui n'en avaient que 61.000, et l'armée de l'air de l'Espagne possédait deux fois plus d'avions de combat.

Quelque 20.000 soldats espagnols, y compris les régiments d'élite de la Légion Etrangère, étaient postés au Sahara occidental, sans parler des milliers de troupes aux Iles Canaries. Mais les conséquences d'un affrontement militaire avec le Maroc sur le plan de la politique espagnole intérieure, pendant que le général Franco était sur son lit de mort, seraient incalculables, estimaient les membres du gouvernement d'Arias Navarro. La population espagnole n'était pas disposée à accepter une guerre, et si un conflit éclatait, l'Espagne se verrait exposée aux représailles diplomatiques et économiques du monde arabe.

On discutait donc âprement sur la question de parvenir au meilleur compromis possible avec le roi Hassan, en tirant parti des concessions qu'il semblait prêt à faire au sujet des intérêts de l'Espagne dans les ressources hallieutiques et phosphatières du Sahara occidental, ainsi que de l'occupation espagnole de Ceuta et Melilla. Mais d'autres, comme Piniés, étaient d'avis que la conciliation ne ferait qu'encourager le roi à tenter à nouveau sa chance plus tard à Ceuta et Melilla, en faisant fi des concessions promises. Il saurait ainsi que "l'intimidation paye", écrivit-il dans une lettre adressée le 27 octobre à Arias Navarro.
 

Cependant, les soldats espagnols avaient déjà commencé à se retirer des petits avant-postes isolés du territoire. Le 30 octobre, on apprit de source militaire à El-Aïoun que des troupes s'étaient retirées des zones de Mahbes, Jdiriya et Haousa, ne laissant aucune présence espagnole à l'est de Smara. Simultanément, la garnison espagnole du petit port de pêche de La Guëra sur la péninsule du Cap Blanc fut évacuée, et début novembre, les forces militaires espagnoles étaient concentrées dans un triangle stratégique proche de la côte, délimité au nord par Daora, à l'est par Smara et au sud par Villa Cisneros.

Les guérilleros du Front Polisario prirent très vite le contrôle des avant-postes évacués par les Espagnols. Ainsi, ils occupèrent La Guëra le 2 novembre. Mais le colonel Dlimi avait également trouvé là une opportunité de pénétrer avec des troupes sur le territoire, sans risquer d'affrontements avec l'armée espagnole, dans le but de détourner l'attention du Front Polisario de la Marche verte.

A l'insu des journalistes du monde entier qui arrivaient en masse à Tarfaya, des unités des F.A.R. franchirent la frontière à environ 160 kilomètres à l'est le 31 octobre, et se dirigèrent vers Jdiriya, Haousa et Farsia, trois des avant-postes évacués par l'armée espagnole.

Les guérilleros du Front Polisario opposèrent une résistance farouche mais finalement vaine aux troupes marocaines envahissant le territoire. Les premiers coups de feu de la longue guerre entre le Front Polisario et le Maroc venaient d'être tirés.

 
Les forces armées espagnoles ne firent aucune tentative pour arrêter les combats et le gouvernement de Madrid ne protesta même pas, tout au moins publiquement, auprès de Rabat contre la violation de la frontière du Sahara occidental par les troupes marocaines.
Carro Martinez prit l'avion pour Agadir où il rencontra le roi Hassan, qui accepta d'ordonner aux marcheurs de revenir au Maroc, à condition que toutes dispositions soient immédiatement négociées à Madrid pour la cession du Sahara occidental.

"Notre Marche a réalisé ce que nous-mêmes et nos amis attendions d'elle. C'est pourquoi, Cher Peuple, nous nous devons de revenir à notre point de départ pour traiter les affaires avec d'autres méthodes et des procédés nouveaux". Tel fut le message que le roi adressa le lendemain par radio au peuple marocain. Ces instructions furent un véritable choc pour les marcheurs campant à Oum Deboaa, qui avaient espéré marcher jusqu'à El-Aïoun.

Mais le choc fut plus grand encore pour les 150.000 volontaires qui attendaient encore à Tarfaya le moment de franchir la frontière. Le retrait des marcheurs d'Oum Deboaa commença le 10 novembre, tandis que le roi Hassan quittait Agadir pour retourner à Marrakech. "Il y a entente et un accord est en vue", annonça Benhima aux centaines de journalistes venus "couvrir" la Marche verte.

Une délégation marocaine partirait pour Madrid "dans 24 ou 48 h" et, pendant ce temps, "les marcheurs resteraient à Tarfaya", de sorte que si les négociations échouaient, " les 350.000 Marocains traverseraient à nouveau la frontière. Il vaut mieux" ajouta-t-il d'un ton railleur, "avoir une délégation de 350.000 personnes dans le Sahara qu'une délégation de 40 personnes aux Nations Unies".

 

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