Sahara Info

numéros 107 - août / octobre 1998 -
 
Sahara Occidental
 
Le référendum qui n'a pas eu lieu
et celui qui pourrait encore avoir lieu
Discours de l'honorable Franck Ruddy qui fut Ambassadeur des Etats-Unis
Institut du Moyen Orient - 19 juin 1998
Frank Ruddy est associé du Cabinet Ruddy et Muir. Il est membre du Barreau à New York et au Texas. Il a un diplôme de LLM (New York Uniservisty et Ph (Cambridge) en droit international et a enseigné le droit international à Cambridge. Il est l'auteur d'un livre de droit international, ancien rédacteur en chef du Juriste International et avec Richard Baxter de l'Université de Droit de Harvard et de la Cour Internationale fut rédacteur des Affaires Juridiques Internationales Américaines dans le volume 31.

En 1975, le Secrétaire Général Kurt Waldheim envoya André Lewin en mission diplomatique auprès du Maroc, Mauritanie et Algérie pour une ultime tentative en vue d'éviter la guerre au Sahara Occidental alors Sahara Espagnol, que le Roi Hassan II du Maroc s'apprêtait à envahir. Lewin échoua. L'an dernier, le nouveau secrétaire général des Nations Unies a demandé à l'ex-secrétaire d'Etat James Baker de faire le point sur les différentes démarches de Lewin et de débrouiller ce nouveau gâchis au Sahara Occidental qu'entre temps le Maroc a transformé en camp de concentration aussi grand que le Colorado.

 

Le Maroc se trouvait en guerre avec le Polisario au Sahara Occidental de 1975 à 1991 lorsqu'il y eut un cessez le feu organisé par les Nations Unies. En échange du cessez le feu, il devait y avoir un référendum sous les auspices des Nations Unies pour permettre aux autochtones du Sahara Occidental de décider s'ils voulaient être indépendants ou rattachés au Maroc. C'était simple.

Le référendum était prévu pour 1992, mais pour des raisons que je vais approfondir, il fut remis plusieurs fois à plus tard jusqu'à être remis sine die en 1996. Le travail de Baker était de remettre le référendum à l'ordre du jour. A la surprise de beaucoup, Baker, champion de l'ordre d'un monde nouveau et ex initiateur de la coalition dans la guerre du golfe, accepta le défi. Non seulement il accepta mais il réussit. Après de longues tractations diplomatiques, M. Baker parvint à mettre d'accord les deux parties Maroc et Polisario à Houston avec proposition d'identification des votants, rapatriement des réfugiés, maintien des troupes, code de conduite qui, si appliqué de bonne foi, permettrait de parvenir à un référendum libre et honnête.

 
Ce furent les accords de Houston qui permirent de préparer la réalisation du référendum jusqu'à tardivement cette année, avec un vote effectif anticipé pour le début de décembre 1998. Cela ne semble plus être possible pour décembre et, triste à dire, nous constatons la même mauvaise foi et les mêmes tactiques d'obstruction qui ont fait échouer le référendum auparavant. Je ne suis pas, soit dit en passant et comme on pourra s'en apercevoir rapidement, un spécialiste des questions arabes ou de cette région du monde. Je ne suis qu'un témoin mais comme l'a dit un grand philosophe, Woody Allen, je crois : le fait d'être là c'est 90 % de quelque chose mais j'ai oublié de quoi. Avant que je fasse des commentaires sur les perspectives d'un libre et honnête référendum cette fois-ci, laissez-moi vous expliquer comment les choses en sont arrivées là.

Le Sahara Occidental était le Sahara Espagnol. Pendant des années, l'Espagne a refusé de céder aux demandes des Nations Unies. En 1974, l'Espagne ne faisait pas qu'échanger des messages diplomatiques avec les Nations Unies mais était en guerre avec le Front Polisario, guerre qui, comme maintenant, était un mouvement d'indépendance des autochtones. Voisin de l'Espagne, le Portugal abandonnait l'Angola, le Mozambique et la Guinée Bissau en 1972 après des guerres coûteuses et en août 1974, l'Espagne avisait les Nations Unies qu'elle se rangeait à leur point de vue et proposait un référendum pour permettre aux populations du Sahara Occidental (appelés sahraouis) de dire s'ils voulaient leur indépendance.

A la suite de quoi, le Maroc annonça qu'il refuserait tout référendum qui impliquait l'indépendance pour les Sahraouis parce qu'ils faisaient partie du Maroc tout comme le Sahara Occidental dont les marocains annonçaient qu'ils le reprendraient par quelque moyen que ce soit.

 
Ne tenant pas compte du conseil de Perry Masson qui est de ne jamais poser une question pour laquelle vous n'avez pas de réponse, le Maroc consulta la Cour Internationale de Justice et, le 16 octobre 1975, la Cour considéra les revendications du Maroc sur cette région, se référant à l'histoire tout comme l'Irak pour justifier son invasion du Koweït, trop peu justifiées pour créer des droits légaux et intangibles sur le territoire. La Cour rejeta la revendication du Maroc et réaffirma le droit des Sahraouis au référendum. Droit reconnu par les Nations Unies et pour lequel l'Espagne avait fait le travail de base en organisant le recensement de ceux qui avaient le droit de vote (votants éligibles).
Selon une interprétation à la manière d'Alice au pays des merveilles comme dirait mon professeur de droit, Thomas Frank de l'Université de New York, le Roi Hassan affirma que ce que voulait dire la Cour Internationale en rejetant la revendication du Maroc était que celui-ci avait raison et dans une atmosphère de guerre sainte, il annonça la mobilisation de 350.000 volontaires civils pour marcher sur la colonie espagnole et "rejoindre nos frères". L'invasion appelée par euphémisme la Marche Verte (le vert est la couleur sacrée de l'Islam) eut lieu le 6 novembre, en dépit de la mission de M. Lewin. Ce n'était pas aller très loin mais le Rubicon était franchi.
Le Maroc ne se retirerait jamais. Dans la bouche d'Hassan, c'était le désir de Dieu "Dieu a couronné nos démarches de succès et nous avons regagné nos foyers couverts de gloire et de grandeur car nous avons engagé notre lutte la foi au cœur".
 

Le leader soviétique Leonid Brejnev disait toujours la même chose en termes plus laïques "ce que nous avons pris, nous le gardons".

Le Conseil de Sécurité des Nations Unies, y compris les USA bien sûr, ont condamné pour garder la face mais n'ont rien fait pour contrer l'agression marocaine.

Le 14 novembre 1975, presque un mois jour pour jour après que la Cour Internationale ait statué contre le Maroc et réaffirmé le droit des Sahraouis au référendum, l'Espagne, sous la pression américaine et française, et selon les accords de Madrid, cédait le Sahara Occidental au Maroc et à la Mauritanie, transfert qui était nul et non avenu sur le plan de la légalité.
Soudain le colonialisme et le référendum pour le Sahara Occidental dont le Secrétaire Général avait dit que c'était si important, ne l'étaient plus, non plus que l'ironie de deux ex colonies africaines partageant leurs propres colonies. En tout cas, au cours d'un des épisodes les plus houleux de leur longue histoire, les Espagnols se sont enfuis en courant, comme l'on dit ils se sont volatilisés, emportant tout, exhumant même leurs morts pour les enterrer en terre espagnole.
 
Le vide créé par le retrait des Espagnols eut pour résultat une guerre entre le Polisario représentant les Sahraouis et leurs nouveaux colonisateurs. La Mauritanie pas trop d'accord avec la guerre mais ayant subi la pression du Maroc puis réalisant que, selon la logique des revendications marocaines, ce serait à son tour d'être annexée après le Sahara Occidental, abandonna après avoir essuyé une défaite contre le Polisario et renonça à ses revendications sur cette zone.
Bien sûr, le Maroc réclama la partie du Sahara Occidental auquel la Mauritanie avait renoncé et la guerre entre le Polisario et le Maroc se poursuivit jusqu'au cessez le feu de 1991 lorsque les Nations Unies décidèrent de créer une mission de paix appelée MINURSO pour organiser le référendum, ce que l'Espagne était supposée faire en 1975.
Ma brève carrière aux Nations Unies
Je suis entré en fonction en 1994. Lla MINURSO existait depuis 3 ans environ et se remettait tout juste d'un scandale dans lequel un membre des Nations Unies avait transmis des données sensibles du Polisario aux Marocains. Les Nations Unies considérèrent qu'avoir un américain en vue pourrait assurer que la MINURSO serait ce qu'il y a de mieux, au-dessus de tout reproche.
Le Département d'Etat me recommanda. Ce serait à moi de mener le référendum.
J'avais vu le film et si George Patton aimait tant les marocains, je savais qu'ils devaient se montrer corrects pendant le référendum. Un des plus vieux alliés des Etats Unis rempart contre le terrorisme islamique, soutien au Moyen Orient, le Maroc c'était bien et certainement mieux que le Polisario : guérilleros c'est sûr, marxistes peut-être. Je n'étais vraiment pas sûr de ce qu'ils étaient mais ils avaient de mauvaises fréquentations du temps de la guerre froide et ils n'attiraient pas beaucoup ma sympathie maintenant que ces amis n'étaient plus là. Pendant ma visite au Département d'Etat avant mon départ, le chargé des questions Nord Africaines Steve Buck souligna l'attitude impartiale des Etats Unis : "Pas touche au référendum, c'est notre politique tout comme celle de l'administration Bush". Je m'attendais que d'un clin d'œil il me fasse comprendre que bien sûr le Maroc devait gagner le référendum mais il ne le fit pas. Il ne le fit jamais.
 
Les limites du Maroc
Le Maroc considère le Sahara Occidental comme une province marocaine, va jusqu'à l'inclure dans son recensement national et se montre susceptible auprès de ceux qui ne pensent pas ainsi.
Ne mettez pas "Maroc" après Sahara Occidental quand vous envoyez une lettre et elle sera réexpédiée. Que quelqu'un pose une question à propos du droit du Maroc à être là, il se retrouve en tôle. En 1996, un groupe d'adolescents protestant pacifiquement contre l'occupation marocaine en ont pris pour 15 ans de prison. Cet aimable libertaire d'Hassan II ramena la sentence à un an. Non seulement Rabat dit le Sahara Occidental appartient au Maroc mais Allah le dit aussi. Ce n'est pas seulement un crime mais une faute de dire le contraire.
Les acteurs
Comme toute bonne pièce de théâtre, le référendum a ses personnages. Certains ont été remplacés, d'autres continuent, tous membres de la troupe.
Les conseillers

Le Roi Hassan a fait du Ministre de l'Intérieur Driss Basri, le responsable du Sahara Occidental. Basri est connu dans les associations des Droits de l'Homme comme le "Boucher Basri" qui n'arrive pas à traiter les prisonniers politiques avec autant de déférence qu'il veut bien le dire. Basri c'est l'homme qui fonce quand le roi veut des résultats. La plaisanterie un jour où j'étais là, était la demande du Président Mobutu au Conseiller du Roi Hassan d'organiser les élections présidentielles au Zaïre.

Hassan envoya Basri. Mobutu perdit et se plaignit amèrement auprès de Hassan qui convoqua Basri pour s'expliquer. "Mobutu" répliqua Basri "Vous avez gagné les élections Majesté par 6 millions de vote". Le Maroc n'a pas l'intention de perdre le Sahara Occidental. Le boulot de Basri c'est de faire que ce soit légal. En 1740, après avoir juré dans un traité solennel de ne rien faire, Frédéric Le Grand envahit la Silésie. "Vous manipulez les lois" dit-il à son ministre Podewils, "j'ai donné l'ordre de marche". Basri est le Podewils de Hassan.

Bertie Wooster
Pour traiter avec le "boucher Basri", au nom de la MINURSO se trouvait le représentant personnel de Boutros Ghali, Erik Jensen. Né au Danemark, élevé en Angleterre, Jensen devint Malais dans son parcours. Jensen était tout juste la personne capable de recevoir des visites le week-end mais l'homme qu'il ne fallait pas pour le poste où il était. Comme sa collègue des Nations Unies, Margaret Anstee qui a saboté les élections en Angola, Jensen n'était pas quelqu'un de fiable ni quelqu'un que les hommes politiques prenaient au sérieux. Bertie Wooster dans un costume de Safari. Une fois que je lui demandai pourquoi il n'avait pas protesté quand Basri avait arbitrairement interdit à la MINURSO d'annoncer le référendum dans la presse, Jensen répondit "il a hurlé ! que pouvais-je faire ?".
Le capitaine Segura

Basri venait rarement à la MINURSO lui-même mais il envoyait son larbin en chef, un flic d'un des services de sécurité (il y a 5 services de sécurité au Maroc, se surveillant les uns les autres). Il s'appelait Azmi et il ressemblait a ce charmant et retors capitaine Segura dans "notre homme à Servana" de Graham Greene. Azmi pensait que les Nations Unies n'avaient rien à faire au Sahara Occidental et ses gangsters harcelaient le personnel des Nations Unies tout comme Segura surveillait les expatriés dans la Havana de Batista. Et l'obséquieux Jensen se comportait comme son assistant, venant aux réunions quand Azmi les convoquait et d'un claquement des doigts attirait l'attention comme un élève officier lorsqu'Azmi arrivait et demeurait sur le qui vive jusqu'à ce qu'on l'autorise à partir. Quand Azmi dit "il n'y aura plus d'inscription de votants à Madrid ou aux Canaries, ils n'étaient pas inscrits même si c'était le travail de Jensen. Si Azmi ne voulait pas que Jensen inscrive les nomades du désert, ils n'étaient pas inscrits"

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