Notre homme à Rabat
Jensen n'admirait pas les Etats Unis disant qu'il y avait une sorte de malhonnêteté internationale, et que les Nations Unies existent pour mettre un frein et non les Etats Unis. L'Ambassadeur au Maroc Marc Ginsburg qui, aux yeux de Jensen, représentait la catégorie la plus basse de la diplomatie : un ambassadeur politique qui ne savait "que foutre le bordel", phrase de Jensen, en s'impliquant dans le référendum. Néanmoins, Jensen devait rencontrer Ginsburg de temps en temps et Jensen sortait de ces réunions comme il disait souvent, convaincu que les Etats Unis n'étaient pas les observateurs désintéressés du référendum comme ils le proclamaient mais avaient beaucoup de parti-pris, une des phrases favorites de Jensen, très pro Maroc. Je ne pouvais pas avaler cela jusqu'à ce que je rencontre Ginsburg le 4 juillet en même temps que le responsable politique Kirk McBride et mentionnait les impressions de Jensen.
J'énonçais le baratin de Steve Buck au Département d'Etat au sujet de la politique des Etats Unis, devant me débarrasser du référendum. "Ce n'est pas la manière dont la Maison Blanche voit cela" répliqua Ginsburg. J'ai compris pourquoi Jensen avait retenu cette impression sur la politique des Etats Unis. Il me semblait bien que l'Ambassade des Etats Unis, au moins, avait pris parti.
Che Guevara et Compagnie

J'arrivais à la MINURSO, pas du tout supporter du Polisario. Comme si leur réputation n'était pas assez mauvaise pour le Reaganiste que j'étais, ils vivaient dans une partie de l'Algérie Occidentale qui ressemblait à un décor tiré de Mad Max, où les températures estivales pouvaient atteindre 73° C, et s'habillaient de façon étrange avec ce qui ressemblait à du crêpe noir enroulé autour de la tête. Quand j'arrivai dans leur camp, je m'attendais à être accueilli par un Che Guevara du désert mais leur porte-parole ressemblait plus à David Niven. Poli, réservé, il parlait l'Anglais, l'Espagnol aussi bien que le Français et l'Arabe.

La seule concession que je puisse faire à mon imagination était sa tenue militaire. Comme son patron, le numéro un du Polisario, il dormait sous une tente semblable à toutes les autres. Comme j'ai pu l'observer, il n'y avait pas de privilège de classe, pas de nomenclature. Les personnages officiels étaient élus, les femmes à des postes clés, chose rare dans le monde arabe. A Layoune où nous séjournâmes au Sahara Occidental, les Nations Unies nous firent descendre au Club Méditerranée (vraiment) et nous servirent confit de canard et médaillon de veau mais dans le désert avec le Polisario, nous eûmes du chameau, fruit en boîte et thé sucré.

Le système de Caste

Aux Nations Unies, fonctionne un système de caste, et les membres du Polisario comme représentants venant d'un endroit sans importance sont supposés connaître leur place et quand ils l'oublient, on le leur rappelle.

Quand Boutros Ghali était à Bujumbura il y a quelque temps de là, comme le New York Times le racontait, il pointa du doigt vers une pièce où se trouvaient des membres des gouvernements comme s'ils étaient des élèves dévergondés. Il s'adressa à eux en criant comme un vice-roi colonial admonestant des indigènes importuns.

Il recommença sa mascarade à l'égard des officiels africains au Rwanda, Angola, Ouganda, Zaïre et Ethiopie. Boutros Ghali s'adressait aux gens comme à des êtres inférieurs, bien sûr il ne s'adressait pas de cette façon aux gens comme il faut, comme par exemple à son vieil ami Nord Africain le Roi Hassan, mais envers les inférieurs, il pouvait être un "sale type".

Quand Boutros Ghali rencontra le Polisario, leur David Niven suggéra un petit changement pour améliorer le référendum.

Boutros Ghali le traita comme un inférieur. Il ne dit pas seulement "taisez-vous" ce qui aurait été déjà assez impoli mais "fermez-là" vocabulaire digne d'un chien. Le Polisario arrogant dût être remis à sa place.

Les Cheiks
Les camps du Polisario sont comme un pays fantôme, chaque camp à le nom d'une ville du Sahara Occidental, là où les membres du Polisario ont toute leur famille : parents, frères, soeurs, enfants et dans certains cas leurs épouses. Les hommes en âge de combattre sont sur le front et les camps sont surtout habités par des femmes, enfants et vieillards. Les vieillards comprennent de nombreux cheikhs, chefs tribaux dont l'autorité remonte avant l'arrivée de l'Islam en Afrique du Nord. Pas des cheikhs à la Rudolph Valentino, mais des hommes âgés aux visages burinés par le temps, comme des sculptures, pleins de dignité, des vieux sages qui ont passé leur vie dans le désert, comme leurs pères et leurs ancêtres, aussi loin qu'ils puissent se souvenir et qui étaient considérés par tous les Sahraouis comme des saints aussi bien que comme des chefs. Jusqu'à ce que, comme cela a été consigné dans le rapport sur les droits de l'homme en 1995, les Marocains commencent à les suborner.
Portant leurs plus beaux costumes, assis sous des tentes sur de riches tapis, ces "chioukh" m'ont parlé en Espagnol, me disant combien ils mettaient leur vie en péril en chassant les Espagnols et les Marocains de leur pays et combien ils étaient prêts à la risquer de nouveau.
Un ancien fut fier d'annoncer que son fils avait été tué dans le combat contre les Marocains. J'étais très optimiste à propos du référendum mais ils me dirent poliment qu'ils avaient déjà entendu cet air là auparavant et qu'ils ne pensaient pas que les Nations Unies pourraient empêcher le Maroc de le saboter.
"Démentirez-vous que c'est inexact" dirent-ils. "Maintenez le référendum. Nous sommes dans le désert depuis 20 ans sans voir nos familles qui sont au Sahara Occidental. Nous n'avons pas d'avenir dans le désert. Nos enfants non plus. Maintenez le référendum. Etre réunis avec nos familles, c'est ce que nous voulons".
Peut-être les camps du Polisario étaient ils comme un grand village Potemkine et peut-être que tous les cheikhs que j'ai rencontrés pleuraient la misère de façon orchestrée comme les gens de chez Castro font auprès des visiteurs naïfs à Cuba. J'ai assisté à la messe avec ce vieux gangster de Julius Nyerere à Dar Es Salaam, j'ai partagé la bouillie au gruau avec feu Seiku Toure qui n'a pas inspiré de grands regrets en Guinée, bu et dîné avec le dernier grand kleptocrate Mobutu Sese Seku (avide de pouvoir) et j'ai été dénoncé comme espion, et ai été réellement la cible de la chasse à l'homme par le Président actuel du Bénin, Kerekou.
En un mot, j'ai eu affaire aux plus grands arnaqueurs de l'Afrique et je pense pouvoir repérer maintenant, quand quelqu'un me raconte des histoires. Je pensais que les cheikhs étaient du genre honnête, et plus important, ils ne désiraient que ce que pour quoi j'étais là, un référendum libre et honnête.
Le mélodrame marocain
En août 1994, la nuit avant que ne commence l'identification des votants, première étape du référendum, Azmi mit Jensen en vedette dans la salle à manger du Club Méditerranée devant les membres des Nations Unies et officiels marocains et lui ordonna de baisser le drapeau des Nations Unies des bâtiments où l'identification devait avoir lieu. C'était bien sûr un test mais Jensen s'effondra immédiatement, c'est ce que les Espagnols appellent avoir honte de l'autre.
Le drapeau n'avait aucune importance bien sûr. C'était juste une petite démonstration pour rappeler à chacun qui commandait.
Lorsque les agents de la sécurité marocaine arrivèrent le lendemain déguisés en journalistes de télévision pour filmer et intimider tous les Sahraouis qui venaient participer au référendum, Jensen leur donnant carte blanche. Bien sûr, aucun moment de ces enregistrements ne parurent sur les écrans marocains.
Allées et venues
Selon le système établi par Jensen, les Sahraouis vivant au Sahara Occidental devaient se faire inscrire pour le référendum, non pas sous l'autorité des Nations Unies comme prévu mais sous l'autorité marocaine et bien sûr, comme les Sahraouis nous le dirent avec amertume, les marocains "perdirent" de nombreuses listes". (nous savions, d'après les documents envoyés par les marocains qu'ils ajoutaient 100.000 resquilleurs vivant au Maroc). Les Sahraouis dont les inscriptions n'étaient pas perdues devaient encore se rendre à la MINURSO pour être interrogés. C'était plus facile à dire qu'à faire. Il y a un flic marocain tous les 100 mètres dans une ville comme Layoune. Il ne semble pas qu'il y ait le droit de parler ou de se rassembler. Aucun citoyen ordinaire du Sahara Occidental n'a la droit de parler au personnel des Nations Unies, ni même d'entrer dans les hôtels où se trouvent les membres des Nations Unies ou même d'approcher à 200 mètres des bâtiments des Nations Unies, y compris ceux où se passait le référendum, sans une autorisation marocaine. Comme ils sont stricts !

Les Marocains ont empêché un vieux prêtre Espagnol de 84 ans qui avait passé 50 ans au Sahara Occidental de dîner avec moi au Club Méditerranée.

 
Le seul moyen pour les Sahraouis de rejoindre la MINURSO pour être identifiés sans se faire arrêter étaient d'utiliser les bus spéciaux de la Sécurité Marocaine et comme les Sahraouis qui ont pu nous contacter nous l'ont dit à plusieurs reprises : les autorités marocaines ont décidé lesquels des Sahraouis inscrits monteraient dans le bus et l'ont interdit aux autres, leur refusant toute chance de voter.
Touche finale : les Sahraouis qui avaient résisté au rouleau compresseur des tracasseries marocaines et avaient réussi à se faire interviewer à la MINURSO eurent un reçu qui leur servirait par la suite de bulletin de vote. Lorsque les Sahraouis reprenaient les mêmes bus de la Sécurité avec lesquels ils revenaient chez eux, la Police Marocaine les forçaient à rendre les reçus qu'ils avaient obtenus à la MINURSO. Littéralement, on les faisait tourner en rond.
La terreur marocaine
Le gangstérisme du Maroc m'a rappelé une mauvaise période passée en Afrique du Sud. L'identification des Sahraouis demanderait, s'il y avait une possibilité quelconque, que nous continuions de veiller sur eux. Ils craignaient seulement de disparaître. En même temps, ils craignaient qu'on les voit parler à des membres des Nations Unies dans la rue. Les commerçants nous demandaient de venir faire un tour pour acheter du dentifrice ou quelque chose comme cela pour vérifier s'ils étaient encore là. Leurs craintes me rappelait ce voyage en Afrique du Sud au début des années 1970 avec le Président de la NAACP Roy Wilkins. Les noirs racontaient à M. Wilkins, moi écoutant à l'abri dans notre ambassade, des histoires horribles de sévices par des corps spéciaux et des disparitions. Puis le lendemain, dans la rue, ces mêmes personnes faisaient celles qui ne vous connaissaient pas. Ils étaient terrifiés et il y avait de bonnes raisons. De même pour les Sahraouis.
Indifférence cynique ?

Régulièrement, nous transmettions ces horreurs à Erik Jensen et ni lui ni les Nations Unies ne firent quelque chose. Mais les Nations Unies ne purent cacher ce banditisme du Maroc qui rapidement devint une plaisanterie. Comme Chris Hedges l'a rapporté dans le New York Times,les diplomates étrangers à Rabat s'amusaient du cynisme des marocains, mais les observateurs non marocains, y compris les marocains eux-mêmes auxquels j'ai parlé alors ou depuis étaient véritablement surpris par les tactiques marocaines pour contrôler le référendum à tout prix.

Les Etats-Unis savaient certainement de quoi ils étaient capables. Régulièrement, nous passions au compte rendu du membre politique de l'Ambassade Wirk McBride sur ce qui se passait quand il se rendait à la MINURSO. Entre autres à propos de ceux qui voient des rendez-vous ou des conspirations de la droite, partout, Kaatlyn Thomas, condisciple de Mme Clinton à Wellesley et qui a participé à la campagne de Mr Clinton travaillait à la MINURSO a personnellement envoyé un message aux services de l'Ambassadeur Madeleine Albright disant que le Maroc transformait le référendum en une pure comédie.

Les services secrets américains savaient ce qui se passait là. Un membre de la CIA m'avait demandé pendant l'été 1994 comment je pouvais expliquer que la MINURSO soit à la solde du Maroc. "Etait-ce de la corruption ou Jensen était-il trop faible ?". L'armée U.S. y compris le général commandant les forces de paix américaines assignées là pour le maintien de la paix, qui s'était rendu à la MINURSO, reçurent un message du colonel de l'armée américaine Dan Magee, indiquant ce qui se passait. Raison pour laquelle le New York Times et la Ligue des Droits de l'Homme pouvaient confirmer les abus de pouvoir des marocains sur les Sahraouis et le référendum se passer comme tout le monde l'avait prévu.

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