| Le
Sahara occidental
Points dhistoire et enjeux Les
peuples ont plusieurs perceptions de leur histoire. Il y a une histoire
intime relatant les rapports sociaux intracommunautaires, il y a à
côté la grande histoire connue à lextérieur,
car elle rapporte les contacts et même le plus souvent les chocs
avec de proches ou de très lointains voisins.
Le regard sur le passé qui va être évoqué
ici concerne les rapports avec lextérieur, puisquils
continuent à entraver la vie du peuple sahraoui.
Lexploit le plus connu est lépopée almoravide
avec ces moines-soldats partis de Mauritanie et du Sahara occidental
qui, au 11e siècle, ont effectivement exercé une domination
sur une grande partie du Maghreb (fondant au passage Marrakech) et
sur une partie de lEspagne.
Venus dun univers aux conditions dexistence sévères,
ces conquérants sahariens ont assez vite coupé leurs
liens avec leur pays dorigine, ce qui explique sans doute que
la dynastie almoravide de Youssef Ben Tachfin ait perdu relativement
vite le pouvoir au profit de nouveaux conquérants, les Almohades.
Neuf
siècles plus tard, un grand cheikh réputé, Cheikh
Malainîn, installé à Smara (région Nord
du Sahara occidental) entreprit, dans les années 1900, de se
lancer à la conquête dun Maroc au pouvoir déliquescent,
où était en train de seffectuer une prise de contrôle
par la France sous la forme dun protectorat. Un des fils du
Cheikh Malainîn, Cheikh Ahmed Al Haïba (surnommé
par les militaires et les politiques français le « sultan
bleu », simposa dans tout le Sud du Maroc et, sans lintervention
de larmée française, aurait conquis tout le royaume
rééditant lépopée almoravide. Le
sultan bleu a été stoppé par larmée
française dans sa marche sur Fès le 23 juin 1910.
À la suite de ce revers, les descendants de Cheikh Malainîn
se scindèrent en deux parties, lune retrouvant son berceau
saharien et lautre devenant marocaine.
Si dans le droit international moderne, des précédents
historiques étaient susceptibles de justifier une revendication
dun peuple sur un autre, cest le peuple sahraoui qui pourrait
le faire à lencontre du Maroc, mais non le contraire.
Or, la seule revendication du peuple sahraoui et de son représentant
reconnu par les Nations unies, le Front Polisario, est dêtre
maître de son destin sur son territoire.
Il nempêche que les faits qui viennent dêtre
mentionnés pèsent lourds sur les appétits actuels
du Maroc qui voulant, soit inconsciemment se venger, soit oublier
en les sublimant, des temps historiques peu favorables à ses
thèses, a tenté et tente encore dimposer au monde
lidée que le Sahara occidental est une partie du Maroc.
Cette histoire pèse lourd aussi sur lattitude de la France
officielle qui, dune part, semble encore se sentir des devoirs
à légard du Maroc dans le prolongement du protectorat
quelle y exerçait naguère, et dautre part,
continue à avoir une attitude de quasi hostilité à
légard du peuple sahraoui qui a affronté
à maintes reprises son armée lorsque celle-ci
faisait la conquête de la Mauritanie et du Maroc.
Tout se passe comme sil y avait une vieille rancur militaire
et politique qui se perpétue à légard
de ces guerriers résistants à la pénétration
coloniale en Mauritanie, dont les bases étaient dans lactuel
Sahara occidental. Les derniers affrontements ont pourtant eu lieu
en 1936 et il devrait y avoir prescription !
À cette époque, le Sahara occidental était officiellement
une colonie espagnole et on peut sétonner du rôle
joué sur ce territoire par larmée française
qui y fit de nombreuses incursions, allant même jusquà
détruire la célèbre bibliothèque de Cheikh
Malainîn et ses 5 000 manuscrits.
En effet, au moment où dans toute lEurope saiguisaient
les appétits coloniaux, lEspagne, sous limpulsion
de la « Société espagnole des Africanistes »
a proclamé le 26 décembre 1888 le protectorat sur la
côté dAfrique du Cap blanc ou Cap Bojador. La conférence
de Berlin sur le partage de lAfrique entre les puissances européennes
na fait quentériner cette décision. Après
de nombreuses tentatives militaires, lEspagne ne parvint quà
occuper une petite bande de terrain, alors que la France y faisait
de nombreuses incursions à la poursuite de la résistance
armée, sopposant à loccupation de la Mauritanie.
De nombreux articles et livres espagnols de ce temps de conquête
coloniale laissent éclater le dépit et lhonneur
blessé espagnol dans ce quils dénoncent comme
« labandon du Sahara » par leur gouvernement.
Les colonisateurs français sur le terrain, à qui il
apparaissait souhaitable que tout lensemble maure soit placé
sous la même bannière coloniale, ont plusieurs fois menacé
de sapproprier le territoire du Sahara occidental si lEspagne
nétait pas en mesure de le contrôler. Cest
finalement grâce à la coopération militaire franco-espagnole,
entre 1934 et 1936, que les Espagnols parvinrent à sinstaller
à lintérieur du pays.
Lors de troubles intervenus au Sahara occidental en 1957 - 1958, larmée
française engagea une nouvelle fois, des forces importantes
au côté de lEspagne pour aider cette dernière
à rétablir lordre colonial. Cest la célèbre
opération écouvillon qui, comme son nom lindique,
entreprit, au prix de nombreuses victimes « collatérales
» et dun grand nombre de réfugiés, de nettoyer
le Sahara espagnol.
1910 - 1913, 1934 - 1936, 1957 - 1958 repré-sentent des temps
forts dun engagement de larmée française
à lencontre du peuple sahraoui, dans des zones ne relevant
pas directement de lexercice du pouvoir colonial quelle
sétait octroyée.
La guerre dAlgérie avait éclaté
et
dans toute lAfrique, les peuples accédaient à
lindépendance ou luttaient pour lobtenir. Cest
dans ce contexte qua été votée le 14 décembre
1960, la résolution 1514 des Nations unies concernant loctroi
de lindépendance aux pays et aux peuples coloniaux.
Le lendemain, lAssemblée Générale des Nations
unies a adopté une résolution 1541 sur les territoires
non autonomes. Le Sahara occidental a été inscrit par
les Nations unies sur la liste des territoires non autonomes dotés
du droit à lautodétermination.
En 1964 et 1965, les résolutions votées ont demandé
à lEspagne de procéder à la décolonisation
des territoires quelle occupait.
En 1966, par la résolution 2229 du 20 décembre 1966,
lAssemblée Générale des Nations unies a
invité lEspagne à permettre à la population
autochtone du Sahara espagnol, dexercer son droit à lauto-détermination
au moyen dun référendum et exigé le retour
immédiat des émigrés dans leur pays. Le mot autochtone
na pas été mis au hasard dans une résolution
minutieusement élaborée et négociée.
Je me permets, à ce propos, de signaler que le rapport du Secrétaire
général des Nations unies, daté du 20 juin 2001,
proposant un accord cadre où colonisés et colonisateurs
seraient invités, au même titre, à prendre part
au référendum dauto-détermination, est
en contradiction flagrante avec la première résolution
des Nations unies, affirmant le droits à lautodétermination
du peuple autochtone du Sahara occidental. Avant même donc le
premier congrès constitutif du Front Polisario (10 mai 1973),
lAssemblée Générale des Nations unies sétait
prononcée en faveur de lautodétermination des
populations autochtones du Sahara espagnol qui devait sexercer
au moyen dun référendum.
Quand les résolutions des Nations unies ont été
adoptées, le Maroc revendiquait officieusement depuis 1956,
à travers Allal Fassi (le leader du parti marocain de lindépendance),
le Sahara occidental, la Mauritanie, une partie de lAlgérie
et du Mali et officiellement, par la voix de Mohamed V en 1958, un
« grand Maroc » tout à fait mythique. Louis XIV
contrôlait les agitations et les impatiences de sa cour, en
occupant princes et courtisans par les activités du paraître.
Hassan II invitera le Maghzen à rêver de conquêtes
territoriales.
Du coup, le Maroc mettra 9 ans à reconnaître la Mauritanie,
10 ans à établir avec elle des relations diplomatiques
et il provoquera en octobre 1963, une guerre des sables dans la région
de Tindouf, peu après laccession à lindépendance
de lAlgérie.
Ces revendications, cette guerre des sables pèsent également
fortement dans lhistoire de la région, dautant
que les événements qui ont suivi nont fait que
confirmer le mépris par le Maroc des droits des peuples à
disposer deux-mêmes. LEspagne essaiera divers subterfuges,
dont une tentative dautonomie interne, pour retarder le référendum.
Le 21 août 1974, à la fois en raison
des pressions internationales mais surtout parce quelle narrivait
plus à contenir les actions du Front Polisario, lEspagne
annonça son projet dorganiser un référendum
au début de 1975.
Hassan II fera aussitôt connaître son opposition à
ce que le référendum comporte loption de lindépendance.
Pour impressionner lEspagne, il masse 2 000 soldats le long
des frontières du Sahara. Du 1er septembre au 30 novembre 1974,
lEspagne effectue le recen-sement de la population et dénombre
73 497 Sahraouis. Dans une mise en scène dont il avait le secret,
Hassan II, prenant conscience que les Nations unies et lEspagne
étaient décidées à procéder à
un référendum qui conduirait fatalement à lindé-pendance,
semploiera à gagner le temps qui lui est nécessaire
pour préparer linvasion armée du Sahara.
Pendant que lEspagne recense la population, il sollicite larbitrage
de la Cour Internationale de Justice de La Haye.
Conséquence immédiate, il est demandé à
lEspagne, par les Nations unies, de surseoir au référendum
en attendant lavis de la Cour Internationale de Justice. Soucieuse
de sinformer à la source, le comité spécial
de décolonisation mandate une mission denquête
des Nations unies au Sahara occidental, en Algérie, en Mauritanie,
au Maroc et en Espagne (qui se déroule du 8 mai au 2 juin 1975).
Avertie des conclusions de la mission avant la publication du rapport,
lEspagne continue les préparatifs du référendum
et le 9 septembre 1975, une rencontre secrète entre le Ministre
espagnol des Affaires étrangères et le Secrétaire
général du Front Polisario pour décider des modalités
pratiques dorganisation du référendum, a lieu
à Alger.
La mission denquête des Nations unies publie son rapport
le 15 octobre 1975. Elle estime que lAssemblée Générale
doit prendre les mesures nécessaires pour permettre aux populations
de décider de leur avenir en toute liberté et dans une
atmosphère de paix et de sécurité. Autrement
dit, elle valide le plan Waldheim, du nom du Secrétaire Général
de lépoque, prévoyant lenvoi de casques
bleus en nombre suffisant pour assurer la sécurité des
populations et la constitution dune commission de lONU
chargée de préparer lorganisation du scrutin.
Le lendemain, 16 octobre 1975, la Cour Internationale de Justice de
La Haye publie son rapport, dont la conclusion est quelle na
pas constaté lexistence de liens juridiques de nature
à modifier lapplication du principe dautodé-termination.
En un an, le Maroc a eu le temps de préparer
linvasion du Sahara.
Dans les heures qui suivent la publication de lavis consultatif
de la Cour Internationale de Justice, Hassan II annonce la mise en
route de la fameuse marche verte de 350 000 personnes (dont beaucoup
de militaires) devant traverser la frontière du Sahara occidental.
Lopération brouillage a réussi, car avant que
lAssemblée Générale des Nations unies ait
pu examiner le rapport de la mission denquête et lavis
consultatif de la Cour de La Haye, les troupes marocaines entrent
au Sahara occidental où elles sont combattues par les forces
du Polisario.
À Madrid où Franco agonise, on prend peur. Le gouvernement
signe à la hâte un accord avec le Maroc et la Mauritanie
où lEspagne transfère des pouvoirs administratifs
sur un territoire quelle a occupé mais sur lequel elle
na aucun droit.
Cest lexil, cest la guerre pour une partie importante
du peuple sahraoui. La République arabe sahraouie est proclamée
le 27 février 1976.
La vie sorganise de façon remarquable dans les camps
de réfugiés.
Larmée sahraouie triomphe sur le terrain
et les observateurs extérieurs estiment quen 1980, elle
était en situation de lemporter, contrôlant déjà
90 % du territoire. Le front mauritanien était tombé
et un accord de « paix définitive» avait été
signé entre la Mauritanie et le Front Polisario .
Le dossier avançait du côté de lO.U.A. où
la R.A.S.D. est en mesure, dès juin 1980, de demander officiellement
son admission. Le Maroc réagit bruyamment et menace de quitter
lorganisation.
En septembre 1980, le comité ad hoc de lO.U.A. sur le
Sahara occidental recommande un cessez-le-feu avant la fin de lannée
et un référendum organisé sous légide
de lO.U.A. Le Maroc soppose à tout.
En novembre 1980, lAssemblée Générale des
Nations unies adopte une résolution réclamant la fin
de loccupation marocaine et louverture de négociations
entre le Maroc et le Front Polisario.
Alors quil est en train de perdre sur le terrain diplomatique
et militaire, Hassan II réaffirme à son peuple, lors
du discours du trône de mars 1981, que « laffaire
du Sahara est close ». Cet optimisme sexplique car le
Maroc, comme pendant la période du protectorat, a trouvé
le renfort dune assistance technique militaire de forces armées
expérimentées, au sein desquelles les conseillers français
jouent les premiers rôles. Pour sauver le Maroc dune défaite
annoncée, une stratégie « des murs » destinée
à repousser le Front Polisario hors de la zone où se
trouvent les villes et les ressources exploitables est inventée.
Et le 2 mars 1981, le premier tronçon du mur est inauguré.
De mars 1981 à avril 1987, six murs seront construits, assurant
en plein désert une ligne de défense de 2 000 kilomètres,
faisant ainsi passer la superficie totale du Sahara occidental sous
occupation marocaine de 10 à 65 %. Malgré la sophistication
des murs équipés de systèmes électroniques
de pointe, la stratégie des murs mobilise 120 000 soldats,
les 2/3 de larmée marocaine, ce qui expose le Maroc a
une très grande vulnérabilité à lintérieur
de ses frontières inter-nationalement reconnues.
À côté de la stratégie
des murs, le Maroc veut faire tomber le nouveau régime mauritanien
où une tentative de coup détat est déjouée
le 16 mars 1981.
La diplomatie marocaine, soumise aux pressions de ses amis occidentaux,
pratique alors la douche écossaise, avançant des concessions
dont elle dénature le sens aussitôt. Au sommet O.U.A.
de Nairobi le 26 juin 1981, le Roi accepte la tenue dun «
référendum contrôlé ». Et le 2 juillet,
il apporte une précision en affirmant que le référendum
sera « confirmatif » et non « dautodétermination
». Enfin, il déclare, et cest important aujourdhui,
que les chiffres donnés par le recensement espagnol de 1974
doivent constituer une base pour lélaboration du corps
électoral et refuse bien entendu tout retrait des troupes et
de ladministration marocaines du Sahara.
Le 5 juillet 1981, le Ministre des Affaires étrangères
du Mali, sexprimant au nom du comité de mise en uvre
de lO.U.A., riposte en indiquant que cest au comité
et à lui seul de déterminer les modalités concrètes
de la mise en uvre du référendum au Sahara occidental.
En février 1982, une délégation de la RASD siège
en tant que 51e membre de lO.U.A. Le Maroc quitte alors la réunion.
Le 29 mars 1982, le Front Polisario inaugure sa représentation
officielle à Paris, autorisée par le gouvernement français
le 2 février 1982.
En avril 1983, lAlgérie facilite une rencontre entre
trois hauts responsables de Rabat et trois hauts responsables du Front
Polisario.
En juin 1983, la conférence des Chefs dÉtat de
lO.U.A. demande « aux parties en conflit, dentre-prendre
des négociations directes, en vue de parvenir à un cessez-le-feu
pour créer les conditions néces-saires à un référendum
équitable et pacifique pour lautodétermination
du peuple du Sahara occidental, sous les auspices de lO.U.A.
et des Nations unies ».
Le 12 novembre 1985, afin déchapper aux pressions de
lO.U.A. et ne pouvant se résoudre à accepter la
présence de la RASD au sein de lorga-nisation, le Maroc
se retire avec fracas de cette instance régionale à
légard de laquelle il profère des insultes fort
éloignées du langage diplomatique. De lO.U.A.
dont la fonction est pourtant de régler les problèmes
régionaux, le dossier repasse à lO.N.U. Dans leur
résolution du 2 décembre 1985, les Nations unies invitent
le Président de lO.U.A. et le Secrétaire général
de lO.N.U. à « exercer tous les efforts afin de
persuader les parties de négocier les termes dun cessez-le-feu
et les modalités de lorganisation du dit référendum
».
Les termes sont clairs, le cessez-le-feu est directement lié
à lorganisation du référendum. Le Secrétaire
général de lO.N.U., Javier Pérez de Cuellar
consulte les parties, entame un processus de « bons offices
» pour trouver une issue au conflit.
En mars 1987, la presse algérienne mentionne limplication
du Ministre marocain de lintérieur dans une tentative
dattentat contre le Secrétaire Général
du Front Polisario. La suite des événements est mieux
connue car elle est toujours en cours. À la suite de nombreuses
tractations, le 11 août 1988, le Secrétaire général
des Nations unies présente à New York, en présence
du Ministre des Affaires étrangères du Mali représentant
lO.U.A., du Ministre des Affaires étrangères du
Maroc et du représentant du Front Polisario, une « proposition
de règlement » qui implique un cessez-le-feu et la tenue
dun réfé-rendum. Les parties sont invitées
à donner leur accord avant le 1er décembre 1990.
Le Sahara occidental, enjeu stratégique,
enjeu économique ?
Le 30 août 1988, les deux parties acceptent ces propositions
de règlement. Le climat international et régional étant
à la détente, le Maroc, la Tunisie, lAlgérie,
la Libye et la Mauritanie signent, le 17 février 1989, lacte
constitutif de lUnion du Maghreb Arabe.
Le 29 avril 1991, le Conseil de Sécurité donne son accord
à létablissement de la Mission des Nations unies
pour lorganisation dun Référendum au Sahara
occidental (Minurso). Tout paraît indiquer que le plan de règlement
est enfin en route. Jugeant la crédibilité et la responsabilité
des Nations unies engagées pour lorganisation du référendum,
le Front Polisario accepte lentrée en vigueur du cessez-le-feu
le 6 septembre 1991.
Le 8 novembre 1991, le Secrétaire Général Javier
de Cuellar refuse les recommandations de la commission didentification
du corps électoral. Les observateurs estimeront que le rapport
de la commission avait été rejeté car il ne correspondait
pas aux intérêts du Maroc puisquil préconisait
de sen tenir de façon exclusive au recensement espagnol.
Soupçon que la nomination de Javier de Cuellar, en janvier
1993, comme vice-président dune importante société
marocaine viendra étayer.
Le représentant spécial du Secrétaire général
des Nations unies pour le Sahara occidental, lAm-bassadeur suisse
Johannes Manz démissionne, le 1er janvier 1992, pour protester
contre la nouvelle « marche verte » insidieuse engagée
par le Maroc qui, en transférant un grand nombre de ses ressortissants
au Sahara occidental, procède à une colonisation de
peuplement.
De 1992 à 1997, on sagite mais rien de sérieux
ne se passe pendant la période Boutros Boutros Ghali dont lamitié
avec les autorités du Maroc était ancienne. La nomination
de Kofi Annan le 1er janvier 1997 paraît permettre de sortir
de limmobilisme. Il nomme James Baker, ancien secrétaire
dÉtat américain, comme son envoyé spécial
au Sahara le 17 mars 1997.
Dès le 16 septembre 1997, James Baker annonce quaprès
trois jours de négociations à Houston (Texas), le Maroc
et le Front Polisario se sont mis daccord sur le « code
de conduite » à observer lors du référendum.
Les deux parties reconnaissent lautorité de lO.N.U.
durant la période de transition devant permettre dorganiser
un référendum transparent, libre et équitable.
Tout est prévu, lidentification des votants, le cantonnement
des forces militaires respectives, la libération des prisonniers
et des détenus politiques ainsi que le rapatriement des réfugiés.
James Baker précise lors dune conférence de presse
que le chiffre de lélectorat sélèvera
environ à 80 000 électeurs. Ensuite commence le laborieux
travail de lidentification des votants. Une véritable
guerre des nerfs est engagée par le Maroc à légard
de la Minurso pour brouiller et noyer les procédures didentification
puis, comme les listes ne lui paraissent pas favorables, pour empêcher
leur publication. Au fur et à mesure que les obstacles apparaissent,
et malgré les concessions faites par le Polisario, la date
du référendum est chaque fois repoussée.
Hassan II meurt le 23 juillet 1999 et il est espéré
que son fils, Mohamed VI, qui a participé aux rencontres avec
le Front Polisario, sera plus compréhensif, plus ouvert à
la démocratie. Il fait illusion quelque temps en prenant des
mesures susceptibles de lui attirer la sympathie de lOccident.
Dans son rapport du 6 décembre 1999, le changement dattitude
de Kofi Annan est amorcé lorsquil affirme que «
la perspective dorganiser le référendum dans un
délai raisonnable, au lieu de se rapprocher sest encore
éloignée ». Le 17 février 2000, il va plus
loin en relevant que « la situation suscite de véritables
inquiétudes et amène à se demander si une mise
en uvre ordonnée et consensuelle du plan de règlement
et des accords adoptés par les deux parties sera possible ».
En juillet 2000, Kofi Annan évoque lhypothèse
dune « solution intermédiaire ».
Et puis cest lincroyable rapport du Secrétaire
général du 20 juin 2001 proposant la solution marocaine,
sans même avoir lair dy changer une virgule. Cest
ensuite le rapport du 10 janvier 2002 qui, en raison des réactions
apparues au Conseil de Sécurité lors de la discussion
du précédent rapport, ne propose plus rien de concret
mais laisse entendre quune solution de compromis est toujours
recherchée.
Où en sommes-nous après 27 ans de
guerre et de démission de la Communauté Internationale
?
Pourquoi les Nations unies ont-elles manqué de courage et continuent
à en manquer ? Ailleurs, elles ont imposé des référendums
dans des conditions qui étaient au moins aussi difficiles,
en Namibie, au Timor. Dans dautres lieux encore, elles ont amorcé
des processus de paix en entrant directement dans la guerre comme
en Bosnie, au Kossovo, etc.
Très certainement parce que le Sahara occidental a été,
au moment de la guerre froide, considéré comme un enjeu
stratégique.
Durant la guerre froide, la presse américaine spécialisée
présentait le Sahara occidental comme équidistant entre
les U.S.A. et lU.R.S.S. et son « contrôle »
entrait naturellement dans le périmètre de défense
de lOccident. Tant que lEspagne loccupait, les pays
de lalliance atlantique étaient rassurés, dautant
que lAlgérie, qui entretenait de bonnes relations avec
lU.R.S.S., était susceptible de les inquiéter.
On peut sétonner que 12 ans après la chute du
mur de Berlin, rien nait vraiment changé dans lattitude
des grandes puissances. Pendant la guerre froide, les grandes puissances
soutiennent de façon inconditionnelle leurs alliés.
Labsence de démocratie, le non respect des droits de
lhomme, ne sont pas une préoccupation. Dans lAfrique
du Nord-Ouest, cest le Maroc qui joue le rôle de tête
de pont de lOccident.
Dans les années 1975-1980, en vertu dun accord de partage
des responsabilités entre U.S.A. et France passé au
nom de la France, par le Président Giscard dEstaing,
notre pays est chargé du maintien dun certain «
ordre » dans les pays quil connaissait pour y avoir précédemment
exercé lautorité. Il assurera donc les yeux fermés
la défense du Maroc.
La France ira même jusquà lancer,
en septembre 1977, une opération militaire destinée
officiellement à protéger la Mauritanie, mais dont lobjet
réel est de mettre au pas le Front Polisario pour soulager
le Maroc.
Il est juste de noter que selon des milieux bien informés,
la France essaie de proposer en février 1979 au Roi du Maroc,
plusieurs formules dont lune, une indépendance-association,
aurait pu constituer une élégante manière de
sortir dune crise. Elle se heurtera à un mur. Sur le
plan de lexpresssion diplomatique, la France, après le
changement de régime en Mauritanie (10 juillet 1978), souhaite
un règlement par des voies pacifiques et par la négociation
entre les parties concernées, avec laide des institutions
internationales.
Dans les années 1975 et 1976, en pleine période de guerre
contre le peuple sahraoui, laide américaine au Maroc
est multipliée par dix. Par contre, en 1977, lors de linstallation
de Carter à la Maison Blanche, Andrew Young donne une nouvelle
orientation à la politique étrangère. Des bases
américaines sont évacuées au Maroc, la recherche
dune solution négociée sur une base régionale
est encouragée pour le Sahara occidental, sans lintervention
des grandes puissances.
En 1979, après le changement de pouvoir en Mauritanie, et surtout
après laccord de paix mauritano-sahraoui, le pôle
militaro-industriel se manifeste. Les U.S.A. optent pour une augmentation
de 100 % de laide militaire américaine au Maroc mais
celle-ci est assortie de deux conditions : acceptation de négocier
une solution politique et non recours au droit de suite.
En 1981, le pouvoir a changé de mains dans les trois grands
pays les plus concernés par la question sahraouie (U.S.A.,
France, Espagne).
Cest à ce moment là que la stratégie des
murs est mise en route et il y a fort à parier quelle
avait été décidée dans le cadre de lOTAN,
les pouvoirs militaires craignant par-dessus tout les incertitudes
politiques. Elle est particulièrement vicieuse car elle partage
le Sahara selon une ligne, évitant de sapprocher trop
près des frontières algériennes.
Abrité derrière ses murs de défense, les U.S.A.
pensent que le Maroc pourrait accepter une solution juste pour le
Sahara occidental. Ils font donc pression sur lui avec force. Cest
à cette pression quil faut attribuer la reprise des relations
maroco-algériennes et le projet de constitution dune
Union du Maghreb, puis le plan de paix et la création de la
Minurso. Le Maroc traîne les pieds chaque fois que lon
arrive aux solutions concrètes.
En 1997, avec la nomination de James Baker, il se
produit, comme on la vu, une nouvelle ac-célération
et le référendum, si les Nations unies et les États
Unis avaient exercé les pressions utiles, aurait pu être
réalisé dans des conditions certes aussi périlleuses
quau Timor, mais réalisé quand même. Il
fallait simplement y mettre la volonté et les forces nécessaires.
Lélection dun nouveau Président en Algérie
(mai 1999) et la disparition de Hassan II (juillet 1999) servent de
prétexte à la recherche dune solution qui ne soit
pas dérangeante pour le Maroc. Cest donc le fameux accord-cadre
signifiant une annexion pure et simple du Sahara occidental qui est
agitée par les protecteurs du Maroc.
Il existe aussi des enjeux stratégiques régionaux. Tant
que le Maroc continuera à avoir des reven-dications «
rentrées » sur une partie de lAlgérie et
sur la Mauritanie qui jaillissent de temps à autre, les pays
ne se sentiront pas sécurisés Cest la raison pour
laquelle ces pays se sont faits reconnaître comme puissance
intéressée et concernée. Cest aussi le
cas de lEspagne qui se préoccupe de plus en plus de la
sécurité des Canaries.
Les enjeux économiques sont également énormes.
Les phosphates dabord qui ont permis au Maroc de devenir le
premier pays phosphatier du monde. Des richesses minières non
encore totalement inventoriées.
Des côtes considérées comme les plus pois-sonneuses
du monde. Et maintenant une espérance de gisement pétrolier.
Bien gérées, ces ressources pourraient aider au développement
du Grand Mahgreb Arabe et les Sahraouis ont toujours fait savoir quils
étaient prêts à les partager si les circonstances
le permettaient et sils le décidaient en toute indépendance.
LUnion du Maghreb Arabe dont dépend lavenir économique
et politique de cette région, prolongement de lEurope,
est en panne. Le Maroc est, du fait de la guerre, dans une crise économique
qui risque de lentraîner vers des violences internes gravissimes.
Il survit dans un déficit démocratique explosif car,
quoi quon en dise, le Maghzen est là plus que jamais,
empêchant cest à craindre toute échappée
démocratique réelle et maintenant les cadets sociaux
(jeunes et femmes, ouvriers et paysans) sous le joug dun système
patrimonial qui ne veut rien céder de son pouvoir.
Les autres pays de la région ne peuvent pas profiter du vent
de liberté que leur donnerait un Maroc libéré
des oppressions et des convoitises quil véhicule. Cette
situation est dautant plus dramatique que le monde est entré,
depuis le 11 septembre, dans une phase terrifiante de son histoire.
Une leçon doit en être tirée. Personne nest
invulnérable et aucun mur ne garantit lisolation territoriale.
Les problèmes ne peuvent pas disparaître parce quon
aura tenté de les dérober au regard en les plaçant
« sous occupation ». Les communautés sont portées
par des institutions dans lesquelles elles sidentifient, par
des gouvernements où elles se sentent soutenues socialement.
Les peuples du Sahara occidental et du Maroc seront-ils capables de
trouver en eux-mêmes la force de comprendre ces impératifs
et de dépasser les rancurs et les ressentiments, pour
découvrir les multiples raisons et les innombrables avantages
dune solution valorisant la coopération fraternelle dans
le cadre dun Maghreb réconcilié et solidaire ?
Cest le cas notamment de lEurope et tout dabord
de la France et de lEspagne.
La France, notre pays, reconnaissons-le, a un devoir
particulier et disons-le même une dette particulière
du fait de cette longue histoire relatée il y a un instant.
La France a aussi un intérêt évident à
jouer un rôle positif pour aider à la recherche dune
solution. Elle est peut-être même la mieux placée
actuellement pour le faire.
Les Sahraouis, nen doutons pas, laccueilleraient sans
hésitation et ce serait la meilleure manière daider
le Maroc à sortir de toutes ses crises accumulées au
fil des années. Annick Miske-Talbot |