II - Diversité des attitudes et des intérêts des grandes puissances en fonction des époques

1. Pourquoi cette non application du droit

Malgré l’apparente continuité, l’examen des faits montre que les analyses stratégiques des grandes puissances à propos du Sahara ont été influencées par des considérations politiques qui ont varié – même si c’est légèrement – selon les époques.

Présenter à grands traits ces étapes permet de comprendre les raisons des confusions actuelles et de mettre en relief les éléments favorables à la recherche de la paix.

Durant la guerre froide, la presse américaine spécialisée présentait le Sahara Occidental comme un territoire équidistant entre les U.S.A. et l'U.R.S.S. - hautement stratégique par conséquent -

Son occupation par l'Espagne rassurait les pays de l'Alliance Atlantique.

Tout a basculé lorsque le Général Franco se sachant malade, et pressé par les événements, annonce au Secrétaire Général des Nations Unies, le 21 août 1974 que le Référendum d'autodétermination du peuple sahraoui aurait lieu au cours du premier semestre 1975. Il est demandé à l'ONU de s'y associer pour que la consultation soit entourée de garanties internationales incontestables.

En réaction, le Maroc masse 2.000 soldats le long des frontières du Sahara Occidental et gagne du temps en sollicitant, dès septembre 1974, l'arbitrage de la Cour Internationale de Justice.

L'Espagne continue néanmoins les préparatifs du référendum et le 9 septembre 1975, une rencontre secrète a lieu à Alger entre le Ministre Espagnol des Affaires Etrangères et le Secrétaire Général du Front Polisario, El Ouali Moustapha Sayed, portant sur les modalités du référendum.

Mais … sous la pression d'un actif "lobby" pro-marocain et de la "marche verte" arrivée aux frontières du Sahara Occidental le 6 novembre 1975, l'Espagne fait brusquement volte face.

Le 8 novembre 1975, le Conseil des Ministres réuni à Madrid décide de transférer l'administration du Sahara Occidental au Maroc et à la Mauritanie.

L'Accord de Madrid signé quelques jours plus tard (14 novembre 1975) ne fait qu'entériner l'invasion militaire du territoire par les forces armées royales commencée alors que les regards sont concentrés sur la "marche verte"
.
De son côté, le Secrétariat des Nations Unies avait, peu avant la signature de l'Accord de Madrid, élaboré un plan (connu sous le nom de plan Waldheim) prévoyant les mesures à prendre pour assurer le référendum, en garantissant la sécurité et la liberté d'expression des populations appelées à se prononcer : l'envoi de casques bleus en nombre suffisant et la constitution d'une commission de l'ONU chargée de préparer l'organisation du scrutin.

Tout était donc imaginé, connu et prévu dans le respect des normes et des pratiques internationales.

Que s'est-il donc passé ?

Il convient de s'interroger sur l'impuissance de l'ONU et des gouvernants des grands pays du Conseil de Sécurité incapables de s'opposer à la force pour faire triompher le droit : Incapables, Indifférents ou plus simplement complices du Maroc ?

2. Des attitudes qui ne sont pas immuables.

Les fluctuations politico-diplomatiques sont fonction des mouvances des équilibres (ou parfois des désordres) internationaux et de l'évolution des orientations au sein des équipes au pouvoir dans les deux pays dont les choix pèsent si lourdement sur la destinée du peuple sahraoui : la France et les U.S.A.

Les faits significatifs retenus le seront par rapport à ces deux puissances.

Deux grandes périodes peuvent être identifiées : 1975- 1980 et 1981 - 2001.

A) Période 1975 - 1980

On est en pleine guerre froide. Les grandes puissances soutiennent de façon inconditionnelle leurs "alliés", sans se préoccuper des comportements belliqueux que ceux-ci peuvent avoir à l'égard de leurs voisins, sans se soucier de l'absence de démocratie ni du non-respect des droits de l'homme (4).

- L’engagement de la France

Le brutal abandon par l’Espagne de ses responsabilités vis à vis du peuple sahraoui et l’action du très actif « lobby » pro-marocain entraîneront la France dans un soutien total à la monarchie marocaine (et on peut observer que cet alignement perdure alors même que la situation qui l’avait engendré a changé).

A cette époque, il existait un accord de partage des responsabilités entre USA et France concernant le maintien d’un certain « ordre » au sein du continent africain. La France était chargée des pays qu’elle connaissait pour y avoir exercé l’autorité au moment de la colonisation. Elle s’est donc rangée, dans un réflexe guerre froide, aux côtés du Maroc, sans état d’âme.

Elle est même allée plus loin en lançant en septembre 1977 une opération militaire baptisée « Lamentin » destinée officiellement à assurer la protection de la Mauritanie, mais dont l’objet réel allait très au-delà.

Sur le plan diplomatique, Paris affirme de façon assez ambiguë son attachement « à la cause de la paix et de la sécurité dans le respect de l’indépendance des Etats et de leur intégrité territoriale ».

Après le changement de régime en Mauritanie, Paris souhaite un règlement par des voies pacifiques et par la négociation entre les parties concernées, avec l’aide des institutions internationales.

Selon Sophie Jacquin (5), Alexandre De Marenches mandaté par V. Giscard d’Estaing, aurait suggéré à Hassan II, en février 1979, plusieurs plans préparés par les services secrets français.

L’une des formules reposant sur une "indépendance – association" aurait pu constituer la base possible à l’époque d’une sortie de crise sans vainqueur ni vaincu. La réponse fut une fin de non recevoir.

En décembre 1979, le Ministre des Affaires Etrangères, J.F. Poncet, déclare devant l’Assemblée Nationale « La France », qui n’est impliquée en rien dans ce différend, ne saurait jouer un rôle de médiateur. Mais il va de soi que si toutes les parties le lui demandaient et si une possibilité de solution apparaissait, elle ne refuserait pas son concours ».

- Une nouvelle donne aux USA

Au moment de l’invasion du Sahara Occidental par les troupes marocaines, le contrat concernant le renouvellement des bases militaires américaines au Maroc est en fin de négociation. En pleine année de guerre contre le peuple sahraoui, l’aide américaine au Maroc est multipliée par dix (154,8 millions de dollars en 1976).

Tout évolue au moment de l’installation de Carter à la Maison Blanche (1977-1981).


Andrew Young donne à la politique étrangère à l’égard de l’Afrique de nouvelles orientations (agir sur une base multilatérale pour sortir de la confrontation Est-Ouest, aller vers des politiques régionales positives, tenir compte des aspirations à l’indépendance politique et économique des peuples africains, s’éloigner des régimes dictatoriaux).

Des bases militaires américaines au Maroc sont évacuées mais la coopération militaire demeure forte, un bureau américain de liaison (basé au Maroc) en est chargé.

Pour le Sahara Occidental, les attitudes découlant des orientations politiques précitées se traduisent par la reconnaissance limitée à l’autorité administrative de fait exercée par le Maroc (et non la souveraineté), la recherche d’une solution négociée sur une base régionale sans l’intervention des grandes puissances, la continuation de la fourniture au Maroc des armes dont l’usage devait être réservé strictement à la défense du pays à l’intérieur des frontières reconnues internationalement.

En 1979, après le changement de pouvoir en Mauritanie (6) et surtout après l’accord de paix mauritano-sahraoui, les USA, sous la pression du pôle militaro-industriel, optent pour une augmentation de 100 % de l’aide militaire au Maroc (7) . Aide assortie de deux conditions : accepter de négocier une solution politique et ne pas recourir au droit de suite.

En janvier 1980, des contacts informels avec le Front Polisario sont établis et Andrew Young se rend dans les camps de réfugiés sahraouis en Algérie. Il évoque pour le Sahara Occidental un avenir possible de nation indépendante.

En 1980, le Front Polisario a très nettement l’avantage militaire sur le Maroc (il contrôle 90 % du territoire) et la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) est aux portes de l’OUA (8)

- Le tournant de fin 1980

Pendant que les diplomates français et américains paraissent rechercher une solution de paix, les militaires de ces pays (auxquels se seraient joints des experts israéliens selon les Sahraouis), travaillent au service des forces armés royales, à la mise en place d’une stratégie des « murs » destinée à repousser le Front Polisario hors de la zone dite utile (celle des villes et des ressources exploitables) et à surveiller ses mouvements.

B) Période 1981-2001

- L’édification des murs.


Le 2 mars 1981, un tronçon du premier mur est inauguré.

De cette date à avril 1987, six murs seront construits assurant en plein désert une ligne de défense de 2.000 kilomètres, faisant passer de 10 % à 65 % la superficie totale du Sahara Occidental sous occupation marocaine (120.000 soldats, soit les 2/3 de l’armée marocaine occupent aujourd’hui le Sahara Occidental).

Les USA, de 1981 à 1992, connaissent les présidences Reagan et Bush.

Les portes ouvertes par Andrew Young se referment. L’allié marocain devient de plus en plus indispensable dans la stratégie américaine en raison de sa position géographique et du rôle de modération qu’il peut jouer au Proche Orient.

La coopération militaire se renforce (création d’une commission militaire mixte maroco-américaine) et surtout octroi par le Maroc de facilités de transit pour la force américaine d’intervention rapide.

La protection du Maroc (par rapport aux forces du Front Polisario) étant assurée par les murs en voie d’achèvement, le Maroc remplissant ses obligations d’allié complaisant, le monde de l’Est commençant à s’ouvrir, les USA voudraient voir prendre des initiatives diplomatiques à propos du Sahara Occidental. Souhaitant, comme la France, la stabilité au Maghreb par la recherche de l’équilibre entre les deux grands pays de la région, ils estiment, par la voix du vice-président Bush en visite à Alger (15/09/1983) que la fin de la guerre au Sahara passe par la réconciliation régionale et donc par la négociation entre les parties en conflit … que la France pourrait encourager, accompagner. En effet, dès la deuxième moitié de la décennie 1980, les USA (tentés un moment par un engagement unilatéral), paraissent vouloir laisser la France jouer à nouveau les premiers rôles au Maghreb.

En 1981, le pouvoir dans les trois grands pays concernés par la question sahraouie change de mains (USA, Espagne, France).

- Les effets du changement intervenu en France

Un court moment, la France s’éveillant aux couleurs du socialisme, se montre moins inconditionnelle dans son soutien au Maroc. La livraison de certaines armes est suspendue symboliquement en 1981, l’espace d’une année.

En février 1982, un bureau du Front Polisario est ouvert à Paris. Le Gouvernement français paraît vouloir prendre une initiative en vue de la résolution du conflit par la négociation.

La crise survenue entre Rabat et Paris à propos de la répression frappant le parti U.S.F.P. au Maroc retarde la prise de l’initiative un moment envisagé. Lors du tournant de 1983, dans le domaine diplomatique comme dans les autres, la France revient à des positions plus conformistes et fait la politique de ses intérêts (premier partenaire et premier investisseur dans l’état chérifien).

Officiellement, la France affiche un non engagement (« non ingérence » dans le conflit, maintien de la stabilité au Maghreb, négociation entre l’Algérie et le Maroc) mais dans la réalité, son soutien penche toujours fortement vers le Maroc, Il y a néanmoins des tentatives courageuses d’infléchir la position marocaine.

Lors de sa visite au Maroc (27-29/1/1983), François Mitterrand affirme la neutralité de la France et se prononce pour l’autodétermination du Peuple Sahraoui.

La question sahraouie continue à faire l’objet d’une attention soutenue à l’OUA.

Suite à une résolution de l’Organisation Continentale Africaine (2/12/1985) prônant une médiation ONU/OUA, le Secrétaire Général de l’ONU, Perez De Cuellar, propose le 20/3/1986 ses bons offices aux Parties. Selon certains auteurs, l’Arabie Saoudite aurait alors contribué, par plusieurs initiatives en 1987, à favoriser un climat de conciliation au point qu’Hassan II aurait dit que « si les Sahraouis décident de faire scission, nous serons les premiers à ouvrir une Ambassade dans leur capitale » (le Maroc, amputé par un budget militaire excessif, avait été ébranlé par les émeutes de la faim de 1981 et 1984).

En 1988, l’amorce de la fin de la guerre froide suscite un climat de détente au Maghreb.

L'atmosphère générale en faveur de la paix et du désarmement, la réhabilitation des Nations Unies fortement mises en cause sous Reagan, sont profitables au Maghreb.

Les USA exercent une pression décisive sur le régime chérifien pour qu’il accepte d’entrer en discussions pour la recherche d’une solution juste au Sahara Occidental.

La reprise des relations maroco-algériennes est accompagnée le 16 mai 1988 d’un projet de constituer une Union du Maghreb.

Le 7 juin 1988, les cinq chefs d’Etat de la région maghrébine présents à Alger pour une session de la ligue Arabe proclament leur intention d’une part, de mettre fin aux querelles entre voisins, et d’autre part, de créer un marché commun entre les pays de la région.

Le 11 août 1988, Perez De Cuellar, toujours Secrétaire Général des Nations Unies, présente son plan au Maroc et au Front Polisario (accepté par les deux Parties le 30 août 1988).

Le 17 février 1989, la signature du Traité de Marrakech créant l’Union du Maghreb Arabe suscite un réel espoir du côté des populations de tous les pays de cette nouvelle entité (malheureusement, la persistance du conflit au Sahara Occidental a empêché jusqu’à maintenant la concrétisation du projet).

Le 27 juin 1990, le Conseil de Sécurité des Nations Unies approuve le plan de paix et le 29 avril 1991, la Minurso (Mission des Nations Unies pour l’Organisation du Référendum) est créée pour le mettre en œuvre.

L’atmosphère entre le Maroc et la France s’obscurcit à nouveau sérieusement en juin 1990 (9). Au moment de la conférence de La Baule portant sur la démocratisation du continent africain, Hassan II dénonce l’ingérence française dans les affaires intérieures des pays.

La bouderie sera de courte durée en raison des liens d’interdépendance existants entre la France et le Maroc et des groupes de pression industriels, militaires, purement privés (rôle joué par des hommes politiques, des grands commis de l’Etat ou de l’industrie ayant des attaches avec le Maroc).

Lors du gouvernement de cohabitation dirigé par Balladur (1993-1995), une mission d’information confiée à un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay (Jacques Lapouge) se rend dans le région de Tindouf du 3 au 6 décembre 1994. Les conclusions de la mission insistent sur la nécessité d’un compromis politique préalable auquel le référendum donnerait sa consistance juridique.

En 1995, l’élection de Jacques Chirac (très lié à la monarchie chérifienne), fait à nouveau pencher fortement le balancier vers la rive marocaine.

Le premier voyage hors d’Europe du Président français, deux mois après son élection, est pour le Maroc.

Lorsque la France renouera avec la cohabitation (premier gouvernement Jospin en 1997), le changement ne sera pas perceptible concernant la politique menée à propos du Sahara Occidental.

(4) Les grands ne se souciaient guère du peuple marocain pendant les années de plomb.

(5) Les Nations unies et la question du Sahara Occidental. Thèse de Géopolitique – Paris 8 Sophie Jacquin – décembre 2000.

(6) 10 juillet 1978.

(7) Des représentants, en particulier Stephen Solarz (démocrate) font savoir qu’armer le Maroc « prolonge la guerre plutôt qu’elle ne la raccourcit ». L’histoire leur a donné raison.

(8) La RASD sera admise à siéger au Conseil des Ministres de l’OUA le 22/2/1982. Ayant les 26 voix nécessaires à l’admission, elle aurait pu – et sans doute dû – occuper son siège dès 1980.

(9) Malgré la brouille apparente, le Maroc consomme en 1990 plus de la moitié du budget de la coopération militaire du Ministère français des Affaires Etrangères

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Collectif d'initiatives pour la connaissance du Sahara occidental - octobre 2001